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La Tempête Harry : La transformation d’une alerte en acte d’accusation

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Sami Mhenni / ROOTS TV

Après le passage dévastateur de la tempête « Harry », le constat est cette fois impossible à édulcorer par les responsables politiques actuels: le littoral tunisien n’est plus une ligne de défense naturelle, ni même une simple zone à risque. Il est devenu une zone sinistrée chronique, livrée à la mer, au vent… et à l’improvisation humaine.

De Bizerte, où des habitations ont dû être évacuées en urgence, aux falaises fragilisées de Sidi Bou Saïd, dont l’effondrement n’est plus une hypothèse mais une échéance, la tempête n’a pas seulement laissé derrière elle des dégâts matériels. Elle a mis à nu un système entier fondé sur le déni, la lenteur et la dilution des responsabilités.

Une météo extrême devenue la norme

Les services météorologiques l’avaient pourtant annoncé : vents violents, houle exceptionnelle, surcotes marines, précipitations intenses. « Harry » s’inscrit dans une série de phénomènes de plus en plus rapprochés, plus intenses, plus destructeurs et imprévisibles. Ce n’est plus l’exception, c’est la nouvelle normalité climatique en Méditerranée.

La côte tunisienne, déjà affaiblie par des décennies d’artificialisation anarchique, de prélèvements de sable, de destruction des herbiers de posidonies et d’ouvrages mal conçus, s’est retrouvée sans résilience. Résultat : des cages d’aquaculture éventrées, des plages littéralement aspirées par la mer, des routes côtières disloquées, des restaurants rayés de la carte en quelques heures.

Les pertes économiques sont lourdes, mais le coût réel est ailleurs : il se mesure en territoires perdus, en patrimoine menacé, en confiance citoyenne effondrée.

Le silence après la tempête

Le plus choquant n’est pas la violence de « Harry ». Le plus choquant, c’est ce qui a suivi. Où sont les bilans consolidés ? Où sont les annonces claires ? Où est la parole politique à la hauteur de la gravité ? Le limogeage de la secrétaire aux affaires maritimes et la suppression de la fonction au niveau du premier ministère n’est au fait qu’un coup d’épée dans l’eau qui a suscité des réactions hilarantes des tunisiens sur les réseaux sociaux qui ignoraient l’existence même de cette structure gouvernementale.

Depuis des années, scientifiques, ingénieurs, urbanistes, associations et acteurs locaux multiplient les alertes. Rapports d’érosion, cartes de vulnérabilité, scénarios climatiques, recommandations techniques : tout existe. Tout est documenté. Et pourtant, tout reste enfoui dans les tiroirs de l’administration.

Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement les experts qui parlent. La mer elle-même est devenue un lanceur d’alerte.

La bureaucratie : cette tempête permanente

Le véritable désastre n’est pas seulement météorologique. Il est institutionnel.

La gestion du littoral tunisien est morcelée entre ministères, agences, commissions, comités techniques et autorités locales, dans un enchevêtrement opaque où personne ne décide vraiment et où chacun peut se défausser.

Cette dilution des responsabilités a produit une chose redoutable : l’inaction légale.
Pendant que les dossiers circulent, les falaises reculent.
Pendant que les réunions s’enchaînent, la mer avance.

Sidi Bou Saïd, vitrine culturelle et touristique du pays, n’est plus seulement menacé par l’érosion : il est menacé par l’incapacité collective à trancher.

Le temps des choix douloureux est arrivé

Il faut désormais regarder la réalité en face puisque les tempêtes comme « Harry » ne sont pas des accidents. Elles sont le symptôme visible d’un climat qui a basculé.

Face à cela, il n’existe que deux options, toutes deux difficiles :

  • Investir massivement, et sans tarder, dans des infrastructures de protection côtière pensées scientifiquement, intégrées écologiquement, et suivies dans le temps.
  • Ou accepter le recul stratégique, déplacer certaines activités, relocaliser des populations, renoncer à des zones devenues intenables.

Il n’y a plus de troisième voie confortable. Les solutions « temporaires », les enrochements mal placés, les bricolages d’urgence, ne font que repousser le désastre tout en l’aggravant ailleurs.

Oui, cela coûtera cher. Mais combien coûtera la perte d’un village historique comme Sidi Bou Said ? Combien coûtera l’abandon progressif de dizaines de kilomètres de côtes ? Combien coûtera l’illusion entretenue encore quelques années ?

La mer n’attend pas les décrets

L’État tunisien doit sortir de sa surdité volontaire face aux signaux scientifiques et climatiques. La tempête « Harry » n’est pas un simple épisode météo : c’est un acte d’accusation contre des décennies d’indécision.

Le littoral tunisien se meurt moins de la colère des éléments que de notre incapacité à anticiper, décider et agir.
Demain, il sera trop tard pour les regrets. La mer, elle, n’attend pas les décrets pour avancer.

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