Environnement

Quand l’écologie d’État fait naufrage

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Sami Mhenni – Ingénieur Halieute et chercheur

Sur les côtes de la baie de Monastir, une « écologie » descendante et technocratique a transformé les gardiens millénaires de la mer en hors-la-loi. En s’appuyant sur les travaux de la chercheuse Racha Sallemi, nous décryptons ce mécanisme de dépossession et appelons à une résistance organisée pour une écologie des communs.

Le paradoxe

La scène se répète chaque matin sur les quais des ports de la baie de Monastir. D’un côté, des pêcheurs artisanaux dont les gestes et les savoirs remontent à des siècles. De l’autre, une administration armée de décrets, de zones d’exclusion et d’interdictions. Au milieu ? Une mer qu’on prétend protéger, mais que l’on vide de sa substance humaine.

C’est ce paradoxe — protéger la mer en affaiblissant ceux qui l’aiment et la connaissent le mieux — que la sociologue Dr Racha Sallemi a mis en lumière avec une précision chirurgicale dans ses travaux de recherche.

« Marqueurs territoriaux ou marqueurs patrimoniaux : l’appropriation de l’espace marin coutumier au Sahel tunisien face aux disruptions des récentes logiques environnementales de l’État. » — Dr Racha Sallemi

Ce titre n’est pas qu’une référence académique ; c’est le constat d’une rupture civilisationnelle. Ce que nous dit Sallemi, c’est que l’État, sous couvert de « norme environnementale », n’a pas seulement réorganisé l’espace : il l’a confisqué.

Le choc : Savoirs ancestraux contre « tableaux Excel »

Avant l’arrivée des technocrates, la mer était un « commun ». Elle n’était pas un Far West, mais un espace régi par des codes, des mémoires collectives et des marqueurs territoriaux invisibles pour le profane, mais sacrés pour le pêcheur.

L’écologie d’État a opéré une transformation brutale des rôles :

  • Le gestionnaire traditionnel est devenu un contrevenant potentiel.
  • Le détenteur de savoir est devenu un exécutant silencieux.
  • Le sujet politique est devenu un objet de contrôle.

Le drame n’est pas que les pêcheurs soient « ignorants » des enjeux écologiques. C’est l’inverse : ils sont les premiers témoins de l’effondrement de la biodiversité. Mais on leur demande de parler une langue qui n’est pas la leur. Ils savent lire les courants, les vents et les saisons ; de nos jours on exige d’eux qu’ils remplissent des … « tableurs Excel » et décryptent des arrêtés, écris avec un langage juridique indéchiffrable, rédigés dans des bureaux climatisés.

Le cas de la pêche aux poulpes dans la baie de Monastir

La pêche au poulpe par gargoulettes (El Karour) se distingue par son haut degré de sophistication écologique.

Cette technique, en apparence rudimentaire, repose sur une compréhension fine construite sur des siècles d’observations :

  • du comportement du poulpe (Octopus vulgaris),
  • de la bathymétrie peu profonde de la baie,
  • de la faiblesse des courants et des oueds marins
  • et des cycles biologiques de croissance et de reproduction.

La gargoulette n’est pas un simple engin de capture : elle est un refuge artificiel, laissant au poulpe le temps de croître. Le pêcheur n’extrait l’animal que lorsqu’il a atteint une taille et une maturité jugées satisfaisantes. Ce temps long, volontairement intégré à la pratique, est l’un des piliers de la durabilité du système.

Les gargoulettes ? un droit coutumier invisible pour l’État

Le cœur du dispositif réside dans son organisation sociale. Traditionnellement, chaque grande famille de pêcheurs possédait une portion précise de l’espace marin où étaient disposées ses gargoulettes. Cet espace n’était ni privé au sens moderne, ni ouvert à tous : il relevait d’un régime de biens communs (commons), régi par des normes coutumières strictes.

Les gargoulettes et leur zone d’entreposage constituaient :

  • des biens transpropriatifs, partagés au sein du groupe familial ;
  • des marqueurs territoriaux, matérialisant les droits d’usage ;
  • des outils de régulation sociale, excluant les étrangers à la baie et les pratiques prédatrices.

Ce système assurait une responsabilité directe entre l’usager et la ressource : celui qui attend, protège ; celui qui protège, transmet. La durabilité n’était pas un objectif abstrait, mais une condition de survie économique et sociale.

Quand la science justifie la rupture

La réglementation de 1981 marque une rupture radicale. En intégrant les eaux peu profondes de la baie au domaine public maritime, l’État substitue au principe de res communi celui de bien public, et assimile la ressource halieutique à une res nullius, appartenant au premier qui la capture.

Cette transformation juridique s’appuie sur des travaux scientifiques soulignant l’impact potentiel des gargoulettes laissées toute l’année sur la circulation des courants et les herbiers de posidonies. Le problème n’est pas l’existence de ces préoccupations écologiques, mais leur traduction univoque en norme légale, sans dialogue avec les pratiques locales.

La science, ici, devient :

  • sectorielle (centrée sur l’habitat, non sur le système socio-écologique),
  • décontextualisée,
  • et politiquement performative.

En imposant le retrait saisonnier obligatoire des gargoulettes, la loi supprime l’élément central du système coutumier : la jarre comme ancrage matériel, symbolique et territorial. Ce faisant, elle dépossède les familles de leur espace halieutique sans jamais reconnaître l’existence de leurs droits.

De la régulation coutumière à l’anomie halieutique

Les conséquences sont immédiates et paradoxales. En abolissant les normes traditionnelles d’usage, la réglementation instaure de fait un libre accès à la ressource. Les gargoulettes devenant anonymes et temporaires, les pêcheurs commencent à :

  • remonter des jarres qui ne leur appartiennent pas,
  • pêcher des poulpes immatures,
  • entrer dans une logique de compétition plutôt que de préservation.

Ce qui était auparavant une grave transgression coutumière devient socialement acceptable. La loi détruit ainsi les mécanismes locaux de contrôle sans parvenir à les remplacer efficacement. L’État est alors contraint d’intervenir à nouveau en fixant des tailles minimales de capture, reconnaissant implicitement l’échec de la première mesure.

Comme le souligne Dr R. Sallemi, la réglementation devient alors à la fois Cause et Conséquence de la surexploitation.

Une loi que les pêcheurs n’ont pas su empêcher

Si cette loi a pu s’imposer, ce n’est pas parce que le système coutumier était inefficace, mais parce que les pêcheurs :

  • n’étaient pas structurés collectivement pour défendre leurs droits,
  • ne disposaient pas des outils juridiques et scientifiques pour rendre visibles leurs savoirs,
  • ne pouvaient traduire leur gestion ancestrale en langage administratif et académique.

Face à une science institutionnelle et à un État centralisé, leurs savoirs sont restés invisibles, relégués au rang de pratiques archaïques. Pourtant, s’ils avaient été reconnus, documentés et défendus, ils auraient pu constituer la base d’une co-gestion moderne, conciliant science écologique et droit coutumier.

Manifeste pour une résistance halieutique

Établir le diagnostic ne suffit plus. Si nous voulons une écologie qui ne soit pas une machine à exclure, nous devons outiller les communautés des pêcheurs pour qu’elles imposent leur légitimité. Voici nos quatre piliers pour passer de la survie à la souveraineté.

1. Sortir de l’isolement : Organiser la parole

Une parole isolée est un murmure ; une parole collective est une revendication. Il ne s’agit plus seulement de créer des syndicats, mais de structurer des collectifs halieutiques locaux et des coopératives de savoirs. L’objectif ? Que le pêcheur ne soit plus un usager que l’on consulte par politesse, mais un partenaire avec qui l’on négocie par nécessité.

2. Créer des « passeurs »

Nous avons besoin de profils hybrides. Des jeunes issus des communautés côtières, formés à la fois aux sciences marines et aux réalités du terrain, capables de traduire les savoirs locaux en cartes, en données et en récits recevables par les institutions. C’est ainsi que l’on transforme une « pratique coutumière » en « argument de gestion durable ».

3. Forger les armes du débat (Soft Skills)

Le système gagne souvent parce qu’il maîtrise les codes de la réunion : le jargon juridique, les techniques de négociation, la prise de parole en public. L’émancipation passe par la formation. Apprendre à décrypter un texte réglementaire et à défendre un usage ancestral face à un « expert » international est un acte de résistance politique.

4. Imposer la co-production de la donnée

Les pêcheurs ne doivent plus être les objets d’étude des scientifiques de l’État. Ils doivent être les co-producteurs des données. Qui mieux qu’eux peut évaluer l’état des stocks en temps réel ? L’évaluation environnementale doit se faire avec le pont du bateau comme laboratoire, et non après coup.

Conclusion : Protéger avec, pas contre.

Le travail de Dr R. Sallemi a le mérite immense de souligner la « violence douce » de l’écologie technocratique. Une écologie qui expulse l’humain de son milieu est une écologie condamnée à l’échec. Elle laisse le champ libre à une exploitation prédatrice, car déconnectée de tout attachement affectif et historique à la mer.

Reconnaître les commons marins et les savoirs écologiques locaux n’est pas un retour en arrière ni un déni de la science, mais une condition essentielle pour construire des politiques halieutiques réellement durables.

Une mer-musée administrée par le haut, ou une mer-vivante gérée par ceux qui la pratiquent. A vous de voir.

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