Le 23 janvier 1846, la Tunisie entrait dans l’histoire en abolissant officiellement l’esclavage par décret beylical d’Ahmed Bey.
Cent soixante-treize ans plus tard, cette date est devenue une Journée nationale de commémoration, décidée en 2019 par le président de la République de l’époque, Béji Caïd Essebsi.

La Tunisie fut ainsi le premier pays arabe et musulman à abolir l’esclavage, près de vingt ans avant le 13ᵉ amendement des États-Unis. Un fait historique majeur, souvent méconnu, qui témoigne d’un héritage réformateur et d’une profondeur civilisationnelle trop souvent minimisés.
Une histoire complexe et douloureuse
Avant 1846, la Tunisie était un carrefour important de la traite dite arabo-musulmane, active depuis le VIIIᵉ siècle. Des caravanes en provenance du Fezzan, de Ghadamès, de l’Afrique de l’Ouest et de la région du lac Tchad alimentaient un système fondé sur l’asservissement d’êtres humains, aux côtés d’esclaves européens capturés lors de razzias sur les côtes méditerranéennes.

La société tunisienne de l’époque distinguait les esclaves selon leur origine et leur couleur :
– les esclaves noirs, appelés Abd ou Chouchen,
– les esclaves blancs, Mamlouk ou Saqlabi,
– les esclaves berbères, Akli.
Cette classification raciale s’accompagnait d’inégalités profondes. Les esclaves noirs étaient les plus durement marginalisés, privés de perspectives, contrairement aux Mamlouks ou aux esclaves européens convertis, dont certains accédaient même aux plus hautes fonctions de l’État.
Ahmed Bey et le processus d’abolition
Entre 1841 et 1846, Ahmed Bey engage une série de réformes décisives :
– libération des esclaves blancs,
– fermeture du marché aux esclaves (Souk El Berka) en 1842,
– reconnaissance de la liberté des enfants nés d’esclaves après décembre 1842,
– abolition totale de l’esclavage par le décret du 23 janvier 1846.

Un processus progressif, courageux, mais difficile à appliquer sur le terrain. De nombreux anciens esclaves ne recevront jamais leurs lettres de manumission, certains ignorant même leur liberté.
Mémoire, reconnaissance… et hypocrisie contemporaine
En novembre 2017, l’UNESCO a inscrit l’expérience tunisienne de l’abolition de l’esclavage au Registre de la Mémoire du monde. Une reconnaissance internationale qui contraste violemment avec la réalité actuelle.
Car 173 ans après, le racisme structurel existe toujours en Tunisie.
Pire encore : Saadia Mosbah, militante infatigable et présidente de l’association MNEMTY, qui lutte depuis des années contre le racisme et pour la dignité des Tunisiens noirs, est toujours en prison.
Une situation profondément choquante et paradoxale :
👉 un pays qui célèbre l’abolition de l’esclavage,
👉 tout en emprisonnant celles et ceux qui combattent ses héritages contemporains.
L’abolition n’est pas qu’une date, c’est un engagement
Commémorer le 23 janvier ne doit pas être un simple rituel symbolique.
C’est un rappel : la liberté n’est jamais acquise définitivement, et l’abolition n’a de sens que si elle se traduit aujourd’hui par la justice, l’égalité et la protection des voix antiracistes.

À ROOTS TV, nous affirmons que l’histoire ne peut être honorée sans cohérence, et que la mémoire doit servir la lutte présente.
🖤 Liberté pour Saadia Mosbah.
Liberté pour toutes les consciences antiracistes.




