Par Sami MHENNI
Des épisodes caniculaires à répétition, des installations vieillissantes et une gestion défaillante précipitent la Tunisie dans un étranglement énergétique et hydrique inédit. Cet été, particulièrement ardu, les habitants sont confrontés de plein fouet à des coupures d’électricité et d’eau généralisées. Il est impératif de réévaluer notre approche.
- Des vagues de chaleur aux conséquences inédites
La Tunisie se trouve en première ligne face au changement climatique. Le pays est frappé par des épisodes de chaleur extrêmes et anticipés, avec des températures record atteignant près de 50°C par endroits. Ces courants d’air brûlant du Sahara persistent anormalement longtemps sur la Méditerranée, amplifiant l’évaporation – dépassant aujourd’hui un million de mètres cubes d’eau quotidiennement – et submergeant les réseaux électriques. Cette réalité climatique, désormais la norme, exerce une contrainte immense sur nos richesses naturelles et nos moyens de production énergétique.

- Les failles systémiques de la gouvernance énergétique et de l’eau
La concomitance des manques d’électricité et d’eau n’est pas une fatalité. Elle met en lumière de profondes lacunes dans la gestion publique :
Le mystère des barrages débordants : Malgré des précipitations généreuses ayant substantiellement renfloué nos réserves d’eau, les coupures d’approvisionnement sont, de façon inexplicable, plus nombreuses et prolongées qu’en période de sécheresse sévère. Une situation que nos compatriotes ne saisissent pas. Le ministère de l’Agriculture atteste pourtant d’un remplissage global de plus de 60 % de la capacité totale des barrages (soit près de 1,4 milliard de mètres cubes), contre 41 % l’an passé à la même époque. Le constat est sans appel : la difficulté ne réside plus dans l’absence de ressource naturelle, mais bien dans l’impuissance structurelle des organismes publics à la transformer, l’acheminer et la répartir.
L’emprise critique des coupures d’électricité : Les infrastructures de pompage et de traitement de la SONEDE sont entièrement assujetties au réseau électrique de la STEG. Cependant, les délestages électriques récurrents stoppent net ces installations.
Le défi de la remise en pression du réseau : Le rétablissement du courant ne garantit jamais un retour instantané de l’eau. Quand le pompage cesse, les citernes de distribution se vident et de l’air s’infiltre dans les tuyaux. Après le retour de l’électricité, le personnel technique doit purger l’air et restaurer la pression du réseau avec une extrême prudence afin de prévenir l’éclatement des conduites. Cette procédure technique allonge systématiquement de quatre à cinq heures le délai après une coupure de courant.
L’envolée de la consommation aux heures de pointe : Pendant les canicules, la demande globale grimpe à des sommets inédits. Les pics de consommation concomitants en pleine journée et en soirée entraînent une flambée immédiate de la demande de 50 à 60 %. Le réseau de distribution est alors immédiatement dépassé, ce qui fait s’effondrer la pression hydraulique, laissant sans eau les étages supérieurs des bâtiments et tous les quartiers en altitude.
Des inégalités régionales sous-estimées : Tandis que les retenues d’eau du Nord et du Cap Bon affichent une situation solide, la région du Centre demeure gravement pénalisée. Le barrage essentiel de Nebhana souffre d’un manque crucial d’apports, étranglant ainsi l’accès à l’eau potable pour tout le Sahel tunisien et intensifiant les interruptions majeures.
Des conduites de distribution poreuses et archaïques : Près d’un quart de l’eau potable s’évapore directement dans le sol, à cause de canalisations vieilles de décennies qui ne résistent plus aux fluctuations de pression. Les projets de modernisation des infrastructures hydrauliques sont alarmants de lenteur face à l’urgence de la crise de l’eau.
- Le naufrage de la communication officielle : Langue de bois et rupture de confiance
Au-delà des habituelles coupures de courant et des fuites persistantes dans le réseau d’eau, la crise que nous traversons est profondément aggravée par une défaillance totale des messages émis par les autorités et les entreprises publiques comme la SONEDE et la STEG. Face à la détresse quotidienne des Tunisiens, le discours officiel s’est figé dans une rhétorique d’un autre âge. Ce décalage constant ne fait qu’alimenter la colère des citoyens, des professionnels et de la société civile :
Un langage complètement déconnecté de la réalité : La communication gouvernementale reste embourbée dans des formules politiquement correctes et stéréotypées. Au lieu de fournir des explications techniques limpides ou des calendriers détaillés pour le retour à la normale de l’approvisionnement en eau, les communiqués se contentent trop souvent d’expressions passe-partout comme « perturbations conjoncturelles », « travaux de maintenance planifiés » ou d’appels génériques à « rationaliser la consommation ». Ce discours, perçu comme une tentative d’esquiver les responsabilités individuelles et structurelles, ignore purement et simplement la dure réalité vécue sur le terrain.
La frustration grandissante des habitants et des entrepreneurs : Pour les citoyens privés d’eau en pleine canicule, cette communication évasive est vécue comme un profond dédain. La population est totalement sidérée de voir les autorités se féliciter de la bonne tenue des barrages tout en coupant l’eau sans le moindre avertissement. Du côté des professionnels — industriels, hôteliers, artisans et agriculteurs —, l’absence d’informations claires et anticipées rend toute planification économique impossible. Ne pas savoir si une interruption durera quelques heures ou plusieurs jours paralyse la production et force à des dépenses imprévues (achat de camions-citernes, générateurs) qui menacent directement la survie de leurs activités.
Le constat implacable des organisations citoyennes : Des entités non gouvernementales, telles que le Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux (FTDES) ou le réseau Nomad 05, dénoncent une opacité institutionnelle érigée en véritable système de gouvernance. Pour ces structures, refuser d’admettre ouvertement les faiblesses dans le traitement et la distribution de la SONEDE s’apparente à une violation flagrante du droit constitutionnel d’accès à l’information. L’entêtement à employer un jargon technocratique désuet rompt définitivement le lien de confiance entre l’administration et les administrés, transformant ce qui était une crise technique en une crise politique et sociale d’ampleur majeure.

- Le délestage politique : l’urgence d’un renouvellement des élites
Face à ce chaos technique et à cette débâcle communicationnelle, il est désormais clair, tant pour le public que pour les experts, que le problème est devenu profondément politique. Alors que les autorités imposent des restrictions constantes aux citoyens, une évidence s’impose : le « délestage » dont la Tunisie a un besoin criant n’est pas seulement lié à l’électricité ou l’eau, mais bien à la gestion et aux managers en place.
Il est impératif de décharger l’appareil d’État de ses ministres et directeurs généraux inaptes, ainsi que de tous ces hauts cadres qui manquent cruellement d’idées neuves et de solutions concrètes. Maintenir à la tête d’institutions vitales (STEG, SONEDE, ministères de tutelle) des profils incapables d’anticiper des crises pourtant prévisibles est une faute professionnelle grave. Pour garantir notre capacité de résistance en tant que nation, il est urgent de remplacer cette technocratie défaillante par des talents réellement capables de mener une gestion de crise efficace.
- Le lourd tribut économique et social
Cette mauvaise gouvernance a des répercussions colossales sur la société tunisienne, se traduisant par des coûts incommensurables :
Sur le plan économique : Les coupures d’électricité paralysent l’activité économique, désorganisent les chaînes d’approvisionnement et engendrent des pertes de productivité massives dans l’industrie et les services. L’agriculture souffre également, avec des baisses de rendement importantes dues à l’impossibilité d’irriguer. De plus, les surtensions causent des dégâts matériels considérables aux équipements des particuliers, se chiffrant en millions de dinars.
Sur le plan social et sanitaire : L’accès à l’eau et à l’électricité n’est pas un luxe, mais un droit humain essentiel. Les coupures en pleine vague de chaleur mettent en danger la santé des personnes âgées et des malades chroniques. Le FTDES a recensé plus de 420 alertes de coupures importantes le mois dernier, provoquant des tensions sociales légitimes et des manifestations dans les régions les plus démunies.
- Des solutions pour un avenir résilient
Pour sortir de cette impasse, il est urgent d’opérer une transformation écologique profonde et de repenser entièrement notre gouvernance. Plusieurs actions clés sont désormais indispensables :
Accélérer le virage vers les énergies vertes : Il est crucial d’exploiter pleinement le potentiel solaire de la Tunisie pour alimenter de manière autonome nos grandes infrastructures de pompage et de traitement de l’eau.
Moderniser et digitaliser le réseau (Smart Grids) : Le déploiement des compteurs intelligents doit être généralisé pour optimiser la consommation, détecter les fuites en temps réel et assurer un meilleur équilibre de la charge électrique.
Remettre en état les infrastructures actuelles : Des budgets conséquents doivent être alloués en priorité à la réparation des fuites de la SONEDE et au remplacement des canalisations obsolètes, afin de préserver chaque précieuse goutte d’eau.

Diversifier les sources d’eau non conventionnelles : Il est urgent d’accélérer la pleine exploitation des grandes stations de dessalement d’eau de mer (Sousse, Sfax, Zarrat) pour alléger la pression sur les réseaux connectés aux barrages intérieurs.
Instaurer une gouvernance collaborative : Il faut mettre en place une véritable transparence dans la gestion des ressources et impliquer activement la société civile dans les décisions concernant la répartition de l’eau entre l’agriculture, l’industrie et la consommation domestique.
Conclusion :
La Tunisie possède le potentiel naturel nécessaire pour assurer son autonomie énergétique et hydrique. Ce qui fait défaut, c’est la volonté politique de refonder son secteur public afin de construire une véritable capacité d’adaptation durable face aux impératifs climatiques.




