Human Rights Société

Il y a 35 ans, le Vlora rappelait à l’Europe que ses réfugiés étaient aussi des Européens

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Le 8 août 1991, l’Italie assistait au plus grand débarquement de migrants jamais arrivé sur un seul navire. Plus de 20 000 Albanais atteignaient le port de Bari à bord du cargo Vlora, dans des conditions extrêmes. Cette image est devenue l’une des plus célèbres de l’histoire contemporaine des migrations en Méditerranée.

À l’époque, l’Albanie sortait de quarante années de dictature communiste imposée par Enver Hoxha. L’effondrement du régime avait plongé le pays dans une crise économique, sociale et politique sans précédent. Les pénuries alimentaires étaient généralisées, les institutions paralysées et une génération entière ne voyait d’autre avenir que l’exil.

Le 7 août 1991, alors que le Vlora revenait de Cuba chargé de sucre de canne, des milliers d’hommes, de femmes et d’enfants envahirent le navire dans le port de Durrës. Entre 10 000 et plus de 20 000 personnes montèrent à bord, certaines en sautant dans la mer, d’autres en grimpant le long des amarres, remplissant chaque recoin du cargo, jusqu’aux échelles extérieures.

Face à cette foule désespérée, le capitaine Halim Milaqi renonça à toute résistance. Craignant un drame encore plus grave si le navire était pris par des passagers armés, il mit le cap sur l’Italie avec un bateau largement surchargé, dont le moteur principal était hors service, sans radar et fonctionnant uniquement grâce aux moteurs auxiliaires.

Après trente-six heures de traversée sous une chaleur étouffante, sans eau ni nourriture pour la plupart des passagers, le Vlora atteignit Bari le 8 août. Les autorités italiennes tentèrent d’empêcher son entrée dans le port. Le capitaine força finalement le blocus en signalant la présence de nombreux blessés à bord.

L’accueil fut loin d’être celui d’un pays prêt à ouvrir ses portes. Les migrants furent confinés dans le port puis transférés au stade della Vittoria, transformé en immense centre de rétention à ciel ouvert. Beaucoup furent expulsés vers l’Albanie en quelques jours seulement, conformément à la politique de fermeté décidée par Rome.

Pourtant, ces images racontaient avant tout l’effondrement d’un peuple européen qui fuyait une dictature et la misère. Quelques mois plus tôt déjà, des milliers d’Albanais avaient rejoint Brindisi. Les arrivées se poursuivirent durant toute la décennie, avec un nouveau pic lors de la crise albanaise de 1997 puis pendant la guerre du Kosovo en 1999.

Trente-cinq ans plus tard, ce chapitre est souvent oublié.

L’Italie qui rejetait alors les Albanais célèbre aujourd’hui leur intégration. Les préjugés qui les présentaient comme des criminels ou des envahisseurs appartiennent désormais à l’histoire. Les enfants de ces exilés sont devenus médecins, entrepreneurs, enseignants, artistes ou responsables politiques.

Mais la mémoire européenne semble sélective.

Les mêmes images de bateaux surchargés qui suscitaient autrefois une certaine compassion lorsqu’elles concernaient des Européens provoquent aujourd’hui des politiques de fermeture lorsqu’elles concernent des Africains ou des personnes originaires du Moyen-Orient.

La Méditerranée n’a pourtant pas changé.

Ce sont les regards qui ont changé.

Aujourd’hui, l’Union européenne délègue le contrôle de ses frontières à des pays comme la Tunisie, la Libye ou l’Égypte, en échange d’aides financières et d’accords politiques. Ces États sont devenus les gardiens externalisés de la forteresse Europe, au prix de graves violations des droits humains régulièrement dénoncées par les organisations internationales.

L’histoire du Vlora rappelle pourtant une vérité essentielle : les migrations ne sont jamais une menace en elles-mêmes. Elles sont presque toujours la conséquence d’une guerre, d’une dictature, d’un effondrement économique ou de l’absence d’avenir.

En 1991, les réfugiés étaient albanais.

Aujourd’hui, ils sont soudanais, érythréens, syriens ou ouest-africains.

Demain, ils pourraient venir d’ailleurs.

La Méditerranée, elle, continue simplement de refléter les crises du monde.

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