ROOTS TV — Analyse politique internationale
La victoire de Luiz Inácio Lula da Silva au second tour de l’élection présidentielle brésilienne, face à Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro, et le succès historique de la liste étudiante aux élections législatives serbes ouvrent une séquence politique riche d’enseignements. Dans deux contextes différents, ces résultats montrent que la progression de la droite radicale n’est pas une fatalité. Ils posent aussi une question essentielle : quel rôle les réseaux sociaux jouent-ils dans les victoires électorales, et jusqu’où peuvent-ils transformer un rapport de force politique ?
« Ne te moque plus jamais d’un travailleur qui a perdu un doigt pour nourrir sa famille »

Lors du dernier débat télévisé avant le second tour de la présidentielle brésilienne, le 23 octobre, Flávio Bolsonaro a tenté de tourner en dérision Lula en faisant référence à ses « neuf doigts ». Une allusion à l’accident du travail qui avait coûté au futur président le petit doigt de la main gauche, lorsqu’il travaillait dans la métallurgie, à l’âge de 18 ans.
La séquence a dépassé le simple échange d’insultes entre deux candidats. Face à cette attaque, Lula a rappelé son expérience du monde du travail et refusé qu’un adversaire politique utilise son handicap comme une arme de mépris social.
À cet instant, c’est toute une histoire qui ressurgit : celle du jeune ouvrier devenu dirigeant syndical, filmé des décennies plus tôt à la tête des grandes grèves ouvrières contre la dictature militaire brésilienne. L’homme de 80 ans retrouvait, dans cette confrontation, quelque chose de la détermination du militant qui avait appris à affronter les puissants depuis le terrain des luttes sociales.
La portée symbolique de cet échange est considérable. Lula ne défendait pas seulement son parcours personnel. Il rappelait qu’un corps marqué par le travail n’est ni une honte ni une faiblesse, et qu’un ouvrier n’a pas à s’excuser de ce qu’il a subi pour gagner sa vie.
Derrière cette scène se dessine une opposition plus profonde : celle qui sépare les classes populaires, contraintes de lutter quotidiennement pour vivre dignement, de ceux qui disposent du pouvoir économique, politique et médiatique pour parler en leur nom, parfois pour mieux les mépriser.
Les réseaux sociaux ont-ils fait gagner Lula ?
Il serait pourtant réducteur d’expliquer la victoire de Lula par la seule puissance des réseaux sociaux. L’épisode du « général WhatsApp », André Janones, député et organisateur d’une importante mobilisation numérique en faveur du candidat du Parti des travailleurs, a nourri de nombreux récits sur le rôle décisif d’une armée virtuelle dans le retournement de la campagne.
L’initiative « Armée de Lula » a notamment cherché à organiser la circulation des messages favorables au candidat, à répondre aux publications adverses, à contester les informations trompeuses et à mobiliser les soutiens sur WhatsApp. Le militantisme numérique a ainsi permis à des citoyens de devenir eux-mêmes des relais de campagne, capables de diffuser rapidement des arguments et des contenus au sein de leurs propres réseaux.
Lula a lui-même salué le travail de Janones. Mais reconnaître l’utilité d’un dispositif de communication ne signifie pas qu’il constitue, à lui seul, la cause d’une victoire électorale.
Un message partagé des milliers de fois ne garantit pas que ses destinataires y adhèrent. Une vidéo virale ne se transforme pas automatiquement en bulletin de vote. Et le nombre de participants à un groupe numérique ne permet pas de mesurer combien d’électeurs ont réellement changé d’avis grâce à lui.
Les réseaux sociaux peuvent amplifier une dynamique politique, accélérer la circulation des idées et faciliter la mobilisation. Ils ne créent pas nécessairement la confiance sur laquelle repose cette dynamique.
Une victoire qui se construit bien au-delà des écrans
Pour comprendre le résultat brésilien, il faut revenir à l’histoire politique de Lula, à son ancrage dans le mouvement ouvrier et syndical, ainsi qu’au bilan social de ses deux premiers mandats présidentiels.
Les politiques de lutte contre la pauvreté, les programmes sociaux et les mesures destinées aux catégories modestes ont contribué à construire une relation durable entre Lula et une partie importante des classes populaires. Cette relation n’a jamais été uniforme ni acquise définitivement. Elle a néanmoins constitué un capital politique que la campagne a pu réactiver.
Le Parti des travailleurs a également bénéficié de réseaux militants, de liens avec les syndicats et les mouvements sociaux, ainsi que d’une capacité d’organisation sur le terrain. Les discussions familiales, les conversations au travail, les réunions militantes et les mobilisations collectives continuent de compter dans la formation des choix électoraux.
La stratégie numérique n’a donc pas remplacé le travail politique : elle l’a prolongé.
C’est là que réside une leçon importante pour les mouvements progressistes. Il ne suffit pas de produire des contenus efficaces, de multiplier les vues ou de gagner la bataille des mots-clés. Il faut maintenir des liens concrets avec les populations, écouter leurs préoccupations et proposer des réponses crédibles à leurs difficultés quotidiennes.
Une campagne peut attirer l’attention sans convaincre. Elle peut convaincre sans mobiliser. Et elle peut mobiliser en ligne sans réussir à transformer cette mobilisation en participation électorale. Le défi consiste à relier ces différentes étapes.
Les algorithmes : un terrain de lutte politique
L’expérience brésilienne rappelle également que les plateformes numériques ne sont pas des espaces neutres.
Pendant la campagne, des accusations ont été formulées concernant la visibilité des contenus politiques et le fonctionnement des services de Meta, propriétaire de Facebook, Instagram et WhatsApp. L’entreprise a contesté les accusations de partialité. L’ampleur exacte de l’effet de ces mécanismes sur le résultat électoral ne peut être affirmée sans données indépendantes solides.
Une question demeure néanmoins essentielle : qui décide de la visibilité des messages politiques ? Selon quelles règles ? Avec quelle transparence et quelles possibilités de recours ?
Les algorithmes, les recommandations automatiques, les publicités ciblées et la modération influencent les conditions dans lesquelles les citoyens accèdent à l’information. Les plateformes peuvent faciliter la mobilisation démocratique, mais aussi contribuer à la polarisation, à la diffusion de fausses informations et à la consolidation de communautés enfermées dans leurs propres convictions.
La réponse ne peut être de confier aux entreprises privées ou aux gouvernements un pouvoir sans limites sur le débat public. Elle doit passer par davantage de transparence, une responsabilité effective des plateformes et des garanties protégeant à la fois la liberté d’expression et l’intégrité du processus démocratique.
La Serbie : quand les étudiants bousculent l’ordre établi

La victoire de la liste étudiante aux élections législatives serbes du 25 octobre 2026 apporte un autre éclairage à cette réflexion.
Issue d’un mouvement de contestation qui a grandi après la catastrophe de la gare de Novi Sad, en novembre 2024, où l’effondrement d’un auvent avait causé la mort de 16 personnes, cette mobilisation a progressivement élargi ses revendications. La demande de vérité et de responsabilité s’est transformée en contestation plus générale de la corruption, du fonctionnement des institutions et de la concentration du pouvoir autour d’Aleksandar Vučić.
Après près de deux années de manifestations, de marches et de mobilisation citoyenne, la liste soutenue par le mouvement étudiant a remporté une victoire historique, mettant fin à quatorze années de domination politique de Vučić et de son camp. Selon les résultats préliminaires publiés par la commission électorale, elle obtient 52,71 % des suffrages comptabilisés et une majorité absolue au Parlement.
Le résultat est d’autant plus marquant que le mouvement ne reposait pas sur une figure politique traditionnelle comparable aux dirigeants installés. Il a rassemblé des étudiants, des universitaires, des professionnels et des personnalités issues de différents milieux, autour d’une exigence centrale : rendre des comptes et rétablir la confiance dans les institutions.
Il serait prématuré d’en conclure que toutes les ambiguïtés politiques du mouvement sont levées. Gagner une élection ne garantit ni l’unité d’une coalition hétérogène ni la capacité à transformer ses promesses en réformes. Mais le résultat démontre qu’une mobilisation partie de la société peut construire une alternative électorale et défaire un pouvoir que beaucoup pensaient solidement installé.
La leçon serbe rejoint, sur ce point, l’expérience brésilienne : les outils de communication comptent, mais ils ne suffisent pas. La mobilisation s’enracine dans des griefs concrets, une demande de justice et une volonté collective de reprendre prise sur les décisions politiques.
Une brèche dans la progression de l’extrême droite
Ces deux résultats ne sont ni identiques ni directement transposables d’un pays à l’autre. Lula dispose d’une longue expérience politique et d’une organisation partisane structurée ; le mouvement étudiant serbe doit encore démontrer sa capacité à gouverner et à préserver sa cohésion.
Ils ont cependant un point commun : ils contredisent l’idée selon laquelle la progression de la droite radicale serait irrésistible.
Dans un contexte international marqué par la montée des nationalismes, les politiques autoritaires, la stigmatisation des catégories populaires et la concentration des richesses, les victoires électorales de forces opposées à ces dynamiques ouvrent des possibilités. Elles ne signifient pas pour autant que le rapport de force est définitivement renversé.
Au Brésil, la victoire de Lula maintient au pouvoir un dirigeant de gauche qui défend la protection sociale, la coopération entre les pays du Sud et la préservation de l’environnement. Elle constitue aussi un contrepoids politique aux orientations portées par Donald Trump et ses alliés, sans que l’on puisse pour autant parler de la fin de l’influence américaine ou de l’effondrement de l’hégémonie des États-Unis.
En Serbie, la victoire étudiante montre qu’une mobilisation citoyenne peut imposer une rupture politique, même face à un appareil de pouvoir durablement installé.
Dans les deux cas, l’enjeu dépasse la seule compétition entre candidats. Il concerne la capacité des sociétés à défendre leurs droits, à contester les rapports de domination et à faire entendre des aspirations longtemps marginalisées.
La technologie amplifie la mobilisation, elle ne la remplace pas
Alors, les réseaux sociaux ont-ils fait gagner Lula ? La réponse la plus juste est qu’ils ont pu renforcer les chances de sa victoire, sans en constituer une explication suffisante.
La communication numérique a permis de diffuser les messages, de mobiliser les soutiens et de répondre aux attaques. Mais elle s’est appuyée sur une histoire politique, une base sociale, des organisations militantes et des préoccupations matérielles qui existaient bien avant la campagne.
La même prudence s’impose pour la Serbie : la visibilité des étudiants a compté, mais leur succès s’est construit au fil de mobilisations prolongées, d’une contestation enracinée dans la société et d’une participation électorale importante.
La technologie peut donner de l’ampleur à une colère, rendre visibles des luttes et relier des individus dispersés. Elle ne remplace ni l’organisation collective ni la confiance, encore moins la nécessité de défendre un projet politique cohérent.
La bataille démocratique ne se gagne donc pas uniquement sur les écrans. Elle se joue aussi dans les rues, les universités, les syndicats, les lieux de travail et les quartiers populaires.
Et si ces victoires nous rappellent quelque chose, c’est que les peuples ne sont jamais condamnés à subir indéfiniment les mêmes pouvoirs. À condition que la mobilisation numérique reste un outil au service de la société, et non un substitut à son engagement.




