À quelques kilomètres du centre de Monastir, deux belles-sœurs entretiennent une petite exploitation agricole où moutons, chèvres et poules rythment le quotidien. Entre traditions culinaires, élevage familial et valorisation des déchets organiques, leur histoire illustre les possibilités d’une coopération entre tourisme et agriculture, au service d’une économie plus circulaire et de communautés locales plus résilientes.

Une histoire de femmes, de terre et de transmission
À quelques kilomètres du centre de Monastir, loin de l’agitation des hôtels et de l’animation du littoral touristique, la vie suit un autre rythme. Ici, les journées s’organisent autour des soins aux animaux, des travaux agricoles et des gestes du quotidien transmis de génération en génération.
Dans ce petit village, Fatma et Khadija, deux belles-sœurs, font vivre une exploitation agricole familiale à taille humaine. Moutons, chèvres et poules composent leur univers, tandis que les traditions culinaires d’autrefois continuent d’occuper une place importante dans leur quotidien.
Pour ces deux femmes, la ferme représente bien davantage qu’un espace de production. Elle incarne un patrimoine familial, un lien avec la terre et une manière de préserver des savoir-faire hérités des générations précédentes.

« Ici, chaque chose a son importance. Les animaux, la terre, ce que nous préparons et ce que nous transmettons. Nous avons appris à utiliser les ressources dont nous disposons et à ne pas gaspiller ce qui peut encore servir », raconte Fatma.
À travers leur quotidien se dessine une réalité souvent peu visible dans les récits consacrés au tourisme tunisien : celle des petites exploitations familiales qui contribuent à la vitalité des territoires, tout en devant composer avec les contraintes économiques et le coût des ressources nécessaires à leur activité.
C’est précisément à la rencontre de ces réalités agricoles et des enjeux environnementaux du tourisme que s’intéresse une initiative portée par l’association Active Citizens for Development (ACD).
Quand les déchets hôteliers deviennent une ressource potentielle
À Monastir, l’activité hôtelière génère des déchets organiques issus notamment des cuisines et des espaces de restauration. Une partie de ces matières peut être valorisée plutôt que systématiquement éliminée, à condition d’être correctement triée et orientée vers une filière adaptée.
Certains déchets alimentaires peuvent, lorsque leur nature et les conditions sanitaires et réglementaires le permettent, être destinés à l’alimentation animale. D’autres matières organiques peuvent être transformées en compost pour contribuer à l’amélioration des sols agricoles.
C’est dans cette perspective qu’ACD assure la mise en relation entre l’hôtel Iberostar de Monastir et des familles agricoles. L’objectif est de rapprocher deux secteurs qui partagent un même territoire, mais dont les activités sont encore trop souvent envisagées séparément : l’hôtellerie, productrice de déchets organiques, et l’agriculture familiale, susceptible de valoriser certaines ressources dans des conditions appropriées.
Pour les petites exploitations, cette démarche ouvre des pistes de réflexion autour de la disponibilité des ressources, de la réduction potentielle de certaines dépenses et de la recherche de solutions adaptées aux réalités locales.
« Quand on élève des animaux, on sait combien il est important de bien les nourrir. Si des ressources peuvent être récupérées dans de bonnes conditions et nous aider dans notre travail, cela mérite d’être étudié », souligne Khadija.
Derrière cette coopération se trouve un principe essentiel de l’économie circulaire : prolonger l’utilisation des ressources et limiter le gaspillage en donnant une nouvelle fonction aux matières qui peuvent encore être valorisées.
Cette démarche exige toutefois une organisation rigoureuse. Les déchets destinés à l’alimentation animale doivent répondre à des exigences sanitaires précises. Le compostage, quant à lui, nécessite des matières adaptées et un processus de traitement maîtrisé. La séparation des flux, le tri à la source et le respect des règles applicables sont indispensables pour protéger la santé animale, les sols et la santé humaine.
La valorisation des déchets ne peut donc se résumer à leur simple déplacement de l’hôtel vers la ferme. Elle suppose une coopération structurée entre les différents acteurs, depuis la production des déchets jusqu’à leur utilisation finale.
Les traditions culinaires, une mémoire qui se transmet
L’histoire de Fatma et Khadija ne se limite pas à l’élevage ou à la valorisation des ressources organiques. Elle est également celle de femmes qui contribuent à préserver des traditions culinaires héritées des générations précédentes.
Dans les familles rurales, la cuisine constitue souvent un espace de transmission. Les recettes, les techniques de préparation et les habitudes alimentaires racontent une histoire collective, façonnée par les produits disponibles, les saisons et les savoir-faire familiaux.
« Nous avons grandi avec ces traditions. Ce que nous préparons aujourd’hui, nous l’avons appris de nos familles. Nous voulons garder ces habitudes vivantes et les transmettre à notre tour », explique l’une des deux belles-sœurs.
Au-delà de la gestion des déchets, leur histoire met ainsi en lumière une autre dimension de la durabilité : la préservation des savoir-faire, la transmission entre les générations et la valorisation des ressources locales.
Cette dimension patrimoniale enrichit la réflexion sur l’économie circulaire. Si les pratiques traditionnelles ne constituent pas automatiquement des solutions environnementales, elles peuvent néanmoins nourrir une réflexion sur la sobriété, l’utilisation des ressources et la lutte contre le gaspillage.
À travers leur exploitation, Fatma et Khadija incarnent ainsi une agriculture familiale dont la valeur ne se mesure pas uniquement à la production, mais aussi aux connaissances, aux pratiques et aux liens sociaux qu’elle contribue à maintenir vivants.
Le tourisme durable se joue aussi dans les villages voisins
Comment faire en sorte que l’activité touristique profite davantage aux territoires qui l’accueillent ? La question dépasse largement la gestion des déchets et concerne la place que les communautés locales peuvent occuper dans le développement d’un tourisme plus responsable.
Le tourisme durable est souvent associé aux économies d’eau et d’énergie, à la réduction des emballages ou à la limitation de l’empreinte environnementale des établissements. Pourtant, la gestion des déchets organiques représente elle aussi un enjeu important, notamment pour les hôtels qui disposent de cuisines et d’espaces de restauration produisant des quantités variables de restes alimentaires.
Pour ACD, le projet ne se limite pas à organiser la récupération de ces matières. Il vise également à sensibiliser les établissements hôteliers à l’importance du tri à la source, étape déterminante pour permettre une valorisation dans de bonnes conditions.
Mohamed Damak, expert de l’association ACD, insiste sur cette dimension plus large de l’initiative.

« Le projet va bien au-delà de la simple récupération des déchets organiques. Nous voulons rapprocher les établissements hôteliers des exploitations agricoles et les sensibiliser à l’importance du tri à la source. La réussite de cette démarche dépend d’abord de la capacité des hôtels à trier correctement leurs déchets, afin de faciliter les étapes suivantes de valorisation », explique-t-il.
L’ambition est également pédagogique. Les exploitations agricoles pourraient devenir des espaces d’apprentissage pour les élèves des écoles de formation touristique, qui auraient ainsi l’occasion de découvrir concrètement les possibilités de valorisation des déchets organiques et de mieux comprendre les enjeux environnementaux de leur futur métier.
« Nous souhaitons que les élèves des écoles de formation touristique puissent visiter ces fermes pour découvrir les différentes possibilités de valorisation des déchets organiques. Nous voulons également sensibiliser les touristes à l’importance de ces pratiques », ajoute Mohamed Damak.
L’objectif est de faire sortir le tourisme durable des seules limites de l’hôtel. La démarche invite à considérer l’établissement touristique comme un acteur de son territoire, capable de contribuer à la préservation de l’environnement, au développement des communautés voisines et à la création de nouvelles possibilités économiques.
« Le tourisme durable ne doit pas se limiter aux pratiques mises en place à l’intérieur des hôtels. Il doit aussi contribuer au développement des communautés locales, à la préservation de l’environnement et à la création de nouvelles opportunités économiques pour les familles agricoles », souligne l’expert d’ACD.
Cette vision repose sur une idée centrale : les déchets organiques peuvent représenter une ressource, mais leur valorisation peut également devenir un moyen de renforcer les liens entre les acteurs locaux et d’explorer de nouvelles activités génératrices de revenus.
Pour les familles agricoles, les bénéfices doivent toutefois être évalués concrètement. Il s’agit notamment de déterminer si le dispositif contribue à réduire certaines dépenses, à améliorer les conditions d’exploitation ou à ouvrir de nouvelles perspectives économiques. Du côté des hôtels, la quantité de déchets valorisés et les résultats environnementaux doivent également pouvoir être mesurés.
Le compostage pourrait compléter cette démarche en permettant de transformer certaines matières organiques en amendement pour les sols agricoles, à condition que les matières utilisées soient appropriées et que le processus de compostage soit correctement maîtrisé.
La réussite du projet dépendra ainsi de plusieurs facteurs : la régularité des collectes, la qualité du tri, le respect des exigences sanitaires, la traçabilité des matières et la capacité à inscrire la coopération dans la durée.
De la ferme au secteur touristique : apprendre autrement l’économie circulaire
La découverte de l’exploitation de Fatma et Khadija s’inscrit dans le cadre d’une formation organisée par l’association Africa 21 à Monastir, du 21 au 25 septembre 2026.
Cette visite de terrain permet d’aborder les enjeux de l’économie circulaire à partir d’une réalité concrète : celle de deux femmes qui prennent soin de leurs animaux, entretiennent une petite exploitation agricole et contribuent à la préservation de traditions culinaires.
Elle permet également de mettre en lumière le rôle que peuvent jouer les associations dans la mise en relation d’acteurs dont les activités semblent, à première vue, éloignées les unes des autres.
En rapprochant les hôtels et les familles agricoles, ACD cherche à favoriser une meilleure circulation des ressources organiques et à encourager une compréhension plus large du tourisme durable. Les exploitations peuvent devenir des lieux de sensibilisation, où les professionnels du tourisme, les élèves en formation et, potentiellement, les visiteurs découvrent les enjeux de la valorisation des déchets.
Une telle approche permettrait de rapprocher la sensibilisation environnementale de la réalité du terrain. Elle rappelle que la transition écologique ne repose pas uniquement sur des équipements ou des infrastructures de traitement, mais aussi sur les pratiques quotidiennes, la coopération entre acteurs et la capacité à faire évoluer les comportements.
Entre les cuisines des hôtels et les petites exploitations agricoles, la valorisation des déchets organiques ouvre ainsi des possibilités de coopération locale. Mais pour transformer cette ambition en modèle durable, il reste nécessaire d’en documenter les résultats, d’en évaluer les contraintes et de mesurer les bénéfices réels pour les familles concernées.
À quelques kilomètres du centre de Monastir, l’histoire de Fatma et Khadija rappelle finalement que les enjeux du tourisme durable dépassent les limites des établissements hôteliers. Ils concernent aussi les communautés qui vivent autour d’eux, les ressources qu’elles utilisent et les savoir-faire qu’elles préservent.
En facilitant les échanges entre l’hôtellerie et l’agriculture familiale, ACD explore une autre manière de penser le tourisme : non plus seulement comme une activité qui accueille des visiteurs, mais comme un secteur capable de contribuer à la vitalité des territoires.
Reste à transformer cette ambition en résultats mesurables. Car la réussite de l’économie circulaire ne se mesure pas seulement aux déchets valorisés, mais aussi aux ressources économisées, aux pratiques transformées et aux possibilités qu’elle ouvre pour les familles agricoles.




