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Une communication conjointe de sept experts et groupes de travail des Nations unies alerte sur un système présumé de détention, d’expulsion et de traite de migrants et de réfugiés depuis la Tunisie vers la Libye. Les autorités tunisiennes sont appelées à fournir des explications et à enquêter sur les faits rapportés.
Dans une communication datée du 12 juin 2026, sept mécanismes des Nations unies chargés notamment de la traite des êtres humains, des disparitions forcées, de la détention arbitraire, des droits des migrants, de la torture et de la discrimination raciale ont saisi le gouvernement tunisien au sujet de la situation de plus de 7 400 femmes, hommes et enfants migrants et réfugiés, majoritairement originaires d’Afrique subsaharienne.
Selon les informations reçues par les experts, ces personnes auraient été soumises, depuis au moins juin 2023 et jusqu’en février 2026, à un ensemble de pratiques comprenant disparitions forcées, détentions arbitraires, expulsions collectives, refoulements et traite des êtres humains, dans des opérations impliquant, selon les allégations, des acteurs étatiques tunisiens ainsi que des acteurs étatiques et non étatiques libyens.
Arrestations, détentions et violences alléguées en Tunisie
La communication décrit notamment des interceptions en mer et des arrestations terrestres, particulièrement dans la région de Sfax. Les personnes concernées comprendraient des familles, des femmes enceintes, des enfants accompagnés ou non accompagnés ainsi que des demandeurs d’asile et des personnes ayant besoin d’une protection internationale.
Les experts rapportent qu’entre décembre 2024 et février 2026, des personnes interceptées ou arrêtées auraient été transférées vers des centres de détention, notamment le centre d’Accueil et d’Orientation d’El Ouardia, sans évaluation individuelle de leur situation ni accès aux procédures d’asile.
Les témoignages transmis font également état de confiscations ou destructions de documents, d’absence d’information sur les droits des personnes détenues et, dans certains cas, de documents qu’elles auraient été contraintes de signer en arabe sans traduction.
Les informations reçues par les experts font par ailleurs état de violences physiques, d’humiliations, d’insultes racistes, de fouilles intrusives ainsi que de privations de nourriture, d’eau et de soins médicaux.
De Sfax au désert : une chaîne de transferts vers la frontière libyenne
La communication fait ensuite état de transferts de groupes pouvant compter entre 50 et 200 personnes vers des zones désertiques proches de la frontière tuniso-libyenne, notamment autour d’El Meguissem.
Les personnes concernées auraient été détenues dans des cages à ciel ouvert ou dans des hangars, parfois durant plusieurs jours, dans des conditions extrêmement difficiles, notamment sous de fortes chaleurs et sans installations sanitaires adéquates.
Selon les témoignages recueillis, certaines opérations d’expulsion auraient été organisées de nuit. Les personnes auraient été transportées dans des bus et des véhicules, parfois menottées ou contraintes de garder la tête baissée. Des violences physiques et psychologiques auraient accompagné ces transferts.
Les experts rapportent également des allégations particulièrement graves faisant état de violences sexuelles, de torture, de privations de soins et, dans certains cas, de décès et de disparitions.

Des migrants qui auraient été « vendus » à la frontière
L’un des éléments les plus graves de la communication concerne les accusations de traite des êtres humains.
Selon les informations transmises aux Nations unies, des migrants, réfugiés et demandeurs d’asile auraient été remis à des acteurs libyens en échange d’argent, de carburant, de haschich ou d’autres contreparties.
Les prix mentionnés dans les témoignages iraient de 40 à 300 dinars tunisiens par personne, soit environ 12 à 90 euros. Les personnes concernées auraient inclus des hommes, des femmes enceintes, des couples ainsi que des enfants, y compris des mineurs non accompagnés.
La communication décrit ainsi un possible système organisé de transfert de personnes depuis des sites de détention tunisiens vers des groupes ou structures opérant en Libye.
En Libye, des accusations de torture et d’exploitation
Après leur transfert, les victimes auraient été conduites vers différents lieux de détention en Libye, notamment Al Assah, Bir Al Ghanam et Characharah.
Les informations reçues par les experts font état de torture, passages à tabac, privation d’eau et de nourriture, absence de soins médicaux et détention prolongée. Des décès auraient également été signalés.
Les femmes et les filles auraient en outre été exposées à des violences sexuelles, notamment des viols, des agressions sexuelles et des actes de nudité forcée.
La communication évoque également un système de détention contre rançon. Certaines femmes dont les familles n’auraient pas pu payer auraient été soumises à la prostitution ou au travail forcé, tandis que des hommes auraient été exploités pour leur force de travail.

L’ONU rappelle les obligations internationales de la Tunisie
Les experts des Nations unies soulignent que les accusations rapportées pourraient constituer de graves violations du droit international des droits humains, du droit international des réfugiés, du droit humanitaire et potentiellement du droit pénal international.
Ils rappellent notamment les obligations de la Tunisie découlant du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, de la Convention contre la torture, de la Convention relative aux droits de l’enfant, de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées ainsi que du Protocole de Palerme contre la traite des personnes.
Les experts insistent également sur le principe de non-refoulement : une personne ne devrait pas être renvoyée vers un pays où elle risque d’être soumise à la torture, à de graves mauvais traitements ou à une disparition forcée. La communication rappelle que cette protection s’applique indépendamment du statut juridique de la personne concernée.
Dix demandes adressées au gouvernement tunisien
Les experts demandent notamment aux autorités tunisiennes de fournir des informations sur les faits allégués, les mesures prises pour identifier et protéger les victimes de traite, la situation des enfants migrants et réfugiés, ainsi que l’existence de registres officiels des personnes détenues.
Ils demandent également des informations sur l’accès des avocats aux lieux de détention, les mécanismes permettant aux personnes privées de liberté de communiquer avec leurs familles, les enquêtes concernant les disparitions forcées et les éventuelles poursuites contre les responsables présumés.
Les Nations unies demandent enfin à la Tunisie de garantir le respect du principe de non-refoulement et de prendre toutes les mesures nécessaires afin que les victimes de traite ne soient pas soumises à la disparition forcée, au travail forcé ou à l’exploitation sexuelle.
Une communication qui pourrait devenir publique
La lettre précise que la communication ainsi que toute réponse du gouvernement tunisien seront rendues publiques sur le site des procédures spéciales des Nations unies dans un délai de 60 jours, sous réserve des modalités prévues par la procédure.
Les experts demandent à la Tunisie de prendre les mesures nécessaires pour protéger les femmes, les hommes et les enfants migrants, demandeurs d’asile et réfugiés, d’enquêter sur les violations qui auraient été commises et, le cas échéant, de traduire leurs auteurs en justice.
La communication constitue ainsi une nouvelle interpellation internationale sur le traitement des migrants en Tunisie et sur les conséquences des politiques de transfert et d’expulsion vers la frontière libyenne.
Il appartient désormais aux autorités tunisiennes de répondre aux graves allégations formulées dans cette communication et de préciser quelles enquêtes, mesures de protection et garanties ont été mises en place.




