Le Parlement européen vient d’adopter à une large majorité le nouveau règlement sur les retours des migrants et demandeurs d’asile déboutés. Derrière les formules technocratiques sur « l’efficacité des retours » et la « gestion des flux migratoires », c’est une nouvelle étape dans la construction de l’Europe forteresse qui vient d’être franchie.

Les eurodéputés ont validé un texte qui facilite les expulsions, accélère les procédures et ouvre la voie à la création de centres de rétention hors des frontières de l’Union européenne. Autrement dit : externaliser toujours davantage la gestion migratoire vers des pays tiers et éloigner les exilés du regard des citoyens européens.
Mais avant de parler des conséquences, il faut regarder les responsabilités.
La victoire politique du Parti populaire européen (PPE) et de l’alliance de plus en plus assumée entre la droite traditionnelle et l’extrême droite ne tombe pas du ciel. Elle a été construite sur des années de discours sécuritaires, de peur organisée et surtout sur des accords conclus avec les pays du sud de la Méditerranée.
Parmi eux, la Tunisie occupe une place centrale.
Depuis plusieurs années, le régime de Kaïs Saïed s’est progressivement transformé en sous-traitant des politiques migratoires européennes. Présentées comme des « partenariats stratégiques », les accords signés avec Bruxelles ont surtout fait de la Tunisie un garde-frontière avancé de l’Europe.
En échange de financements, de promesses d’aide économique et d’une reconnaissance diplomatique, Tunis bloque les départs, traque les migrants subsahariens, accepte les expulsions et participe à la logique de fermeture voulue par les capitales européennes.
Le résultat est aujourd’hui sous nos yeux.

« Send them back »
Des députés européens d’extrême droite scandent « Send them back » dans l’hémicycle.
En Italie, des manifestants hurlent « Musulmano pezzo di merda » dans les rues. Les partis xénophobes engrangent les succès électoraux. Les discours racistes deviennent des programmes gouvernementaux.
Et pendant ce temps-là, les dirigeants du Maghreb se taisent.
Pas un mot lorsque les immigrés, les musulmans, les Africains ou les descendants de l’immigration sont publiquement stigmatisés. Pas une condamnation lorsque des responsables européens présentent les étrangers comme une menace civilisationnelle. Pas une protestation lorsque les droits fondamentaux deviennent une variable d’ajustement électoral.
Pourquoi ?
Parce que ces régimes ne sont plus considérés comme des partenaires égaux. Ils sont devenus les exécutants d’une politique conçue ailleurs.
La Tunisie paie déjà un prix considérable pour ce choix.
Aux yeux d’une partie de l’opinion internationale, le pays est désormais associé aux violences contre les migrants, aux expulsions collectives vers les zones désertiques, aux discours de haine et aux campagnes de stigmatisation. Une image désastreuse pour un pays qui fut longtemps présenté comme un espace d’ouverture, de coexistence et de dialogue.
Le plus inquiétant est ailleurs.
Une fois que l’Union européenne considère officiellement la Tunisie comme un « pays sûr », rien n’empêche demain l’accélération des expulsions vers son territoire. Des milliers de personnes pourraient être renvoyées plus facilement vers un pays que Bruxelles jugera suffisamment stable pour absorber les conséquences humaines de sa politique migratoire.
La logique est connue : éloigner les migrants, construire toujours plus de centres de rétention, multiplier les rafles, enfermer loin des regards et transformer les frontières méditerranéennes en zones de confinement humain.
Les mots changent. Les pratiques demeurent.
On parle aujourd’hui de « hubs de retour ». Hier on parlait de camps. Demain on trouvera un autre terme plus acceptable encore. Mais derrière le vocabulaire administratif se cache la même réalité : isoler, enfermer et expulser des êtres humains pour satisfaire une opinion publique travaillée depuis des années par les discours de peur.
L’équation est simple :
La Tunisie bloque les migrants et accueille les expulsés → l’Europe durcit ses frontières → l’extrême droite progresse → les immigrés, les musulmans et les diasporas paient la facture.
Et pendant que Bruxelles félicite Tunis pour sa « coopération exemplaire », c’est l’image même de la Tunisie qui s’enfonce dans une réputation dont il sera difficile de se débarrasser : celle d’un pays transformé en rempart de l’Europe forteresse et en auxiliaire des politiques les plus répressives du continent.
Une victoire pour l’extrême droite européenne.
Une défaite pour les droits humains.
Et une catastrophe morale et politique pour tous ceux qui continuent à croire qu’on peut défendre la dignité humaine en érigeant des murs toujours plus hauts.
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