Par Sami Mhenni
Introduction : Changer sans prendre le pouvoir ?
Il y a quarante ans, un programmeur libertaire du MIT, Richard Stallman, vécu une frustration à la banalité fondamentale : il ne pouvait plus réparer l’imprimante de son laboratoire, sans accès au code source. Cette irritation personnelle allait accoucher d’une idée géniale, simple et pourtant subversive : détourner le droit d’auteur pour en faire l’instrument de la libération du savoir. Stallman appela cela le copyleft (un mot-valise entre « copyright » (droit d’auteur) et « left » (gauche, ou laissé)). La mécanique, aujourd’hui bien rodée dans le logiciel, tient en deux principes.
- L’ouverture radicale : toute personne peut librement utiliser, étudier, modifier et partager l’œuvre ou la technologie.
- La réciprocité contraignante : quiconque améliore cette œuvre doit reverser ses améliorations dans les mêmes conditions. C’est la fameuse clause « Share-Alike », ou l’effet viral du partage.

À contresens de l’idée que l’on se fait a priori du copyleft, souvent mal interprété comme ennemi de la création ou de l’innovation, il est l’accélérateur de celles-ci — ainsi qu’en attestent ces succès mondiaux au nombre desquels figurent des créations comme Linux, Wikipédia, Blender, Arduino… — alors que plus de 90 % des serveurs du monde aujourd’hui sont animés par Linux… sous GPL GNU. Pourquoi ne pas transposer cet état d’esprit à l’agriculture, à la santé, à l’eau, aux énergies renouvelables ?
1. L’héritage d’une révolution silencieuse
Le copyleft repose en effet sur une haute, mais simple intuition philosophique que le juriste Eben Moglen a le mieux résumé, il n’y a pas plus de dix ans : « Nous ne sommes pas des maximalistes du copyright. Le seul point qui nous intéresse, c’est que les gens s’y intéressent et s’impliquent ». Autrement dit, la conformité spontanée à la licence libre vaut mieux que la guerre des brevets. Lawrence Lessig, le fondateur de Creative Commons, en a élargi le champ d’application au-delà du logiciel, aux œuvres protégées par le droit d’auteur, aux données scientifiques et aux ressources éducatives. Pour lui, grâce à lui également, Wikipedia, 60 millions d’articles en 300 langues aujourd’hui, fonctionne sous licence CC BY-SA, l’équivalent du copyleft pour la connaissance encyclopédique. Mais dans les secteurs vitaux, il n’a pas eu l’occasion d’en parler, la révolution reste à faire. Aujourd’hui, une modeste poignée de multinationales contrôle plus de 60 % du marché mondial des semences. Les brevets sur les médicaments retiennent des médicaments hors de prix. Et les technologies vertes, financées par nos impôts, sont cadenassées par des licences excluantes. Le paradoxe est intenable : l’humanité paye deux fois : par la recherche publique, puis par le monopole privé.

2. Le scandale silencieux des connaissances confisquées
Agriculture : semer la vie, pas la rente
Les semences, qui constituent le socle des technologies, sont dorénavant brevetées. La quasi-totalité du commerce est aux mains d’un quatuor. Les paysans ne peuvent dès lors librement reproduire, échanger ni améliorer leurs variétés. L’Open Source Seed Initiative cherche à contrecarrer la tendance, mais la portée des licences libres demeure modeste. Pourtant, des projets comme OSPIT (irrigation solaire open-source) ouvrent la voie : l’intégralité des outils, du logiciel aux circuits imprimés, est mise à disposition sous licence libre. « Si quelque chose casse, on peut le réparer, rapporte l’une de ses conceptrices. Nous ne voulons pas sur-technologiser la production alimentaire. Une TAZ (zone autonome temporaire au sens du philosophe Hakim Bey) agricole insaisissable.

Santé : breveter la mort
Les brevets pharmaceutiques sont des arrêts de mort déguisés. Pendant le Covid-19, le monde a vu des vaccins monopolisés, des doses réservées aux pays riches. L’initiative Medicines Patent Pool tente de négocier des licences volontaires. Mais c’est trop peu, trop lent.
Un médicament sous copyleft, imaginons-le, serait produit par n’importe quel laboratoire respectant la qualité, sans exclusivité. Les innovations thérapeutiques seraient immédiatement partagées, auditées, améliorées. La santé deviendrait un bien commun, non une rente.

Eau : l’or du XXIe siècle
L’essor très prononcé des nouvelles technologies de dessalement, de dépollution, de captage intelligent fait que les demandeurs patinent à se les procurer. Certaines entreprises bloquent l’accès à leurs données ou à leurs protocoles de raisonnement intelligent.. Toutefois, l’accès à l’eau potable est bien un droit humain reconnu par l’ONU depuis 2010. L’application du copyleft à l’eau consisterait à programmer toute innovation hydrique publiée grâce à des financements publics. Cela veut dire que toute innovation hydrique (plans, capteurs, algorithmes) serait automatiquement mise en accès libre, pour permettre une adaptation locale, frugale et résiliente.

Énergies renouvelables : libérer le soleil
Les technologies en partenariat, le solaire, l’éolien, les batteries, les microgrids sont l’avenir de la transition énergétique. Mais les brevets se multiplient. Les majors verrouillent les technologies vertes comme elles ont verrouillé les fossiles. Les communautés isolées restent dépendantes, l’innovation ralentit et les prix stagnent. Des projets open source comme Open Source Ecology ou encore des projets RepRap tentent de briser ce cercle. Il faut passer à l’échelle. Un panneau solaire sous licence gratuite serait fabriquable localement, adaptable, et amélioré. L’énergie deviendrait une infrastructure démocratique, non un privilège.
3. L’urgence d’un manifeste international
Au regard de ce constat, une coalition de fondations — Free Software Foundation, Creative Commons, Via Campesina, Médecins sans frontières, Attac — appelle à une révolution copyleft pour les communs vitaux. Elle propose d’en faire respecter les principes suivants:
1. Les savoirs en agriculture, santé, eau, énergie sont des communs de l’humanité.
2. L’innovation est cumulative et collective. Personne ne crée dans le vide.
3. La réciprocité (copyleft) est la condition de durabilité des communs.
4. Toute recherche financée par l’argent public doit être, par défaut, ouverte.
Un texte est déjà en circulation dans les réseaux militants : la Déclaration universelle des communs de la connaissance qui proclame notamment que « les savoirs essentiels et vitaux doivent être réservés à personne et ne peuvent faire l’objet d’aucune appropriation exclusive ».
Mais la déclaration ne suffit pas. Il faut aussi une organisation internationale dédiée (une Organisation Mondiale des Communs) disposant de Juridiction, d’un registre, d’un fonds de soutien et d’un mécanisme d’alerte. Ses statuts existent : il ne reste qu’à en faire une réalité politique.
4. Les TAZ : des espaces pour entamer la révolution du copyleft
Hakim Bey dans son essai fondateur, distinguait les Zones Autonomes Temporaires : parenthèses de liberté temporaire permettant d’échapper au Pouvoir au Système. Espaces libertaires pour traiter les questions juridiques et les côtés techniques dans une logique dominée par le partage. Prenons un exemple. En pleine pandémie, des makers ont mis en ligne des plans sous licence CERN OHL, de valves pour respirateurs. Des milliers d’imprimantes 3D, du garage au labo, les ont fabriquées au niveau local. Aucune autorité ne pouvait neutraliser le flux. Le bien commun sévit, hors main. Tout comme une plateforme de données agricoles sous licence libre et hébergée par une fondation échappe aux GAFAM. Un médicament générique open source, produit par un consortium de petits labos fait oublier le brevet. Par conséquent, la conquête du Pouvoir semble en deçà d’une économie qui rendrait le Pouvoir inutile.
5. Transformer les perceptions : le combat culturel
Le point le plus délicat à surmonter est l’évolution des mentalités. Pendant des décennies, nous avons entendu qu’en l’absence de brevets, personne ne ferait d’innovation. C’est faux. En innovation, Linux est plus rapide que Windows. Wikipédia est plus rapide qu’Encyclopædia Britannica. L’open source est plus rapide, plus sûr, plus durable. C’est une question de preuves, pas de croyances.
Il faut aussi renouveler les incitations. Imposer l’ouverture en contrepartie de financements publics. Entraîner les marchés publics à favoriser les solutions libres. Valoriser la contribution aux communs dans la carrière des chercheurs.
Enfin, il faut « écrire des récits ». Remplacer l’inventeur solitaire, Edison, Jobs, par la communauté ouverte, Linux, Wikipedia. Célébrer les héros du copyleft, Stallman, Moglen, Lessig, mais aussi les millions de contributeurs anonymes.
Conclusion : Aux TAZ citoyens !
Le monde fait face à un tournant. Les crises se superposent : climatique, pandémique, d’inégalités, d’insécurités alimentaires. Les solutions commerciales ont montré leurs limites. Il nous faut un autre logiciel — au sens propre comme au figuré. Le copyleft n’est pas une utopie, c’est un outil, éprouvé, robuste, qui attendait son heure. L’appliquer à l’agriculture, à la santé, à l’eau, aux énergies renouvelables c’est rendre le destin aux peuples. Comme le disait Hakim Bey, « la seule force suffisamment significative pour faciliter notre acte de création semble être le désir ». Désir de liberté, désir de justice, désir de vie. L’aube des biens communs se lève. À nous d’en faire le grand jour.
PS :
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