Freedom of Speech Human Rights

Tunisie : la diffamation contre les opposants bat son plein

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Quand la justice frappe les publications, mais que les réseaux sociaux deviennent un tribunal sans juges ni limites

Il y a quelque chose de profondément malsain dans la Tunisie d’aujourd’hui : la parole est devenue une arme à géométrie variable.

D’un côté, le pouvoir judiciaire dispose d’un arsenal répressif particulièrement lourd contre les publications sur les réseaux sociaux.

De l’autre, lorsque des opposants, des avocats, des militants, des journalistes ou des acteurs de la société civile sont livrés à la vindicte numérique, les campagnes de diffamation peuvent se déployer à ciel ouvert, avec une violence parfois sidérante.

Le décret-loi n°2022-54 en est l’une des illustrations les plus préoccupantes.

Son article 24 prévoit cinq ans de prison et 50 000 dinars d’amende pour certaines formes de diffusion intentionnelle de fausses informations, données ou rumeurs lorsqu’elles visent notamment à porter atteinte aux droits d’autrui, à sa réputation, à sa sécurité ou à l’inciter à la haine ou à la violence. Lorsque la personne visée est un agent public ou assimilé, les peines sont doublées.

Dix ans de prison.

Pour des faits commis sur Internet.

Ce n’est pas une hypothèse théorique.

Le 22 mai 2024, les journalistes Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes ont été condamnés à un an de prison en vertu de l’article 24 du décret 54. Leurs peines ont ensuite été réduites à huit mois en appel.

Et l’histoire ne s’est pas arrêtée là.

Après avoir purgé cette première peine, les deux journalistes sont restés en détention dans le cadre d’une nouvelle procédure. En 2026, ils ont été condamnés à une nouvelle peine de trois ans et demi dans une affaire distincte, ce que Reporters sans frontières qualifie d’« acharnement judiciaire ».

Pendant ce temps, sur les réseaux sociaux, la diffamation, elle, continue de prospérer.


Mais alors, qui protège les victimes de la diffamation ?

C’est ici que le bât blesse.

Une page publie une accusation.

Une deuxième la reprend.

Une troisième ajoute un mensonge.

Des comptes anonymes inventent des détails.

Des faux profils les commentent.

Des dizaines d’utilisateurs partagent sans vérifier.

Et, en quelques heures, une accusation non établie peut être transformée en « vérité » aux yeux d’une partie de l’opinion.

La personne n’est plus seulement attaquée.

Elle est fabriquée comme coupable.

On attaque son honneur.

Son métier.

Ses engagements.

Son parti.

Son association.

Son journal.

Ses collègues.

Et parfois même sa famille.

C’est ainsi que naît le tribunal des réseaux sociaux : un tribunal sans dossier, sans contradictoire, sans présomption d’innocence et sans véritable possibilité pour la victime de répondre à la puissance de la meute.


La diffamation comme prélude au procès médiatique

Le problème n’est évidemment pas qu’une critique soit formulée contre une personnalité publique.

Dans une société libre, chacun doit pouvoir critiquer un ministre, un avocat, un journaliste, un militant, un candidat ou une association.

Le problème commence lorsque la critique disparaît derrière la fabrication, l’insinuation, le mensonge et la haine.

Et lorsque les campagnes de dénigrement deviennent un moyen de transformer une personne en ennemi public avant même que la justice ait établi les faits.

C’est particulièrement grave lorsque la personne visée est déjà engagée dans une bataille judiciaire.

Car la machine fonctionne alors dans les deux sens :

on poursuit devant les tribunaux et on condamne devant Facebook.

Le premier jugement peut encore être contesté.

Le second, lui, reste dans les archives d’Internet.


Personne n’est épargné

La liste est devenue si longue qu’elle donne le vertige.

Jawhar Ben Mbarek, Abir Moussi. Lotfi Mraïhi. Ahmed Néjib Chebbi. Issam Chebbi. Ayachi Hammami. Chawki Tabib. Ghazi Mrabet. Wael Naouar. Saadia Mosbah. Bochra Belhaj Hmida. Ghofrane Binous.

Des parcours différents.

Des sensibilités politiques différentes.

Des combats différents.

Et c’est précisément ce qui est important.

Il ne s’agit pas de défendre une famille politique contre une autre.

Il s’agit de défendre un principe : personne ne doit être livré à la meute.

Abir Moussi, présidente du Parti destourien libre, est détenue depuis octobre 2023 et a fait l’objet de plusieurs procédures judiciaires, dont certaines fondées sur le décret-loi 54.

Lotfi Mraïhi, dirigeant de l’Union populaire républicaine et candidat à la présidentielle de 2024, a lui aussi été arrêté et condamné dans plusieurs procédures.

Deux opposants.

Deux histoires différentes.

Deux dossiers judiciaires différents.

Mais une même question demeure :

dans quelle mesure le pluralisme politique peut-il survivre lorsque la contestation devient elle-même un facteur de risque judiciaire et médiatique ?


Et puis il y a les journalistes

Mourad Zeghidi. Borhen Bsaïes. Zied El Heni. Mohamed Youssfi.

Quatre journalistes.

Quatre parcours.

Quatre voix différentes.

Mais une réalité commune : la parole publique est devenue un terrain judiciaire miné.

Mourad Zeghidi et Borhen Bsaïes ont été condamnés en 2024 sous le décret 54 avant de faire l’objet de nouvelles poursuites et d’une nouvelle condamnation en 2026.

Zied El Heni, journaliste et commentateur politique, a lui aussi été poursuivi à plusieurs reprises pour ses prises de parole. En 2026, il a été condamné à un an de prison dans une affaire portant sur des commentaires critiquant une décision judiciaire. Amnesty International demande sa libération et considère cette condamnation comme une atteinte à sa liberté d’expression.

Et puis il y a Mohamed Youssfi, rédacteur en chef du site d’information Al-Katiba.

Le 4 septembre 2026, Mohamed Youssfi a été arrêté alors qu’il se rendait dans une radio pour participer à une émission consacrée aux politiques de l’eau en Tunisie. Le lendemain, il a été placé en garde à vue dans le cadre d’une enquête judiciaire portant notamment sur des accusations d’enrichissement illicite et de blanchiment d’argent. Ces accusations sont rapportées par une source judiciaire citée par la TAP.

Mais la SNJT donne une autre dimension à cette affaire.

Selon le syndicat, l’enquête porte également sur des publications Facebook et sur son travail journalistique ainsi que sur la ligne éditoriale d’Al-Katiba. La SNJT affirme que son arrestation intervient dans le contexte de son activité journalistique indépendante et de ses interventions critiques à l’égard du pouvoir. Elle dénonce également la transformation de campagnes de dénigrement et d’incitation sur les réseaux sociaux en porte d’entrée vers le harcèlement judiciaire des journalistes.

Puis les choses ont pris une tournure encore plus inquiétante.

Alors qu’il était détenu, Mohamed Youssfi a été victime d’un problème de santé nécessitant une intervention chirurgicale urgente. La SNJT a dénoncé la prolongation de sa détention malgré cette intervention et demandé qu’il bénéficie des soins nécessaires.

Le 8 septembre, une commission d’arrestation a été délivrée contre lui. La SNJT a dénoncé les conditions dans lesquelles cette décision aurait été prise et a demandé la révision immédiate de son placement en détention.

Et le 9 septembre, le syndicat est allé plus loin encore en dénonçant ce qu’il considère comme un harcèlement visant également sa famille : l’épouse de Mohamed Youssfi aurait rencontré des obstacles pour faire valider son autorisation de visite délivrée par le juge d’instruction.

Voilà exactement le mécanisme que nous dénonçons.

On attaque le journaliste.

Puis son travail.

Puis sa réputation.

Puis son entourage.

Puis sa famille.

Et bientôt, pourquoi pas, la mémoire de ses morts.

Mourad. Borhen. Zied. Mohamed.

Quatre noms.

Et derrière chacun, une histoire judiciaire différente.

Mais une même question :

combien de journalistes faudra-t-il encore emprisonner avant que l’on comprenne qu’une société qui fait taire ses journalistes ne fait pas seulement taire quatre personnes : elle prive toute la société de son droit de savoir ?


La société civile aussi est dans le viseur

Et la machine ne s’arrête pas aux individus.

Elle s’attaque également aux organisations qui, depuis des décennies, constituent l’une des dernières digues entre le citoyen et l’arbitraire.

La LTDH. L’ATFD. Nawaat.

Et elles ne sont pas les seules.

Des organisations de défense des droits humains, de lutte contre les violences faites aux femmes, de défense des migrants, des médias indépendants et d’autres composantes de la société civile ont elles aussi été confrontées à des enquêtes, des restrictions, des suspensions ou des campagnes de dénigrement.

Car une association qui documente les violations dérange.

Une association qui accompagne les victimes dérange.

Une association qui visite les prisons dérange.

Une association qui défend les femmes dérange.

Un média qui enquête dérange.

Et lorsque l’on ne peut pas facilement réfuter leur travail, il reste toujours une vieille méthode : salir ceux qui le font.


Et les campagnes de haine ?

Elles, elles ne connaissent aucune suspension.

Elles ne demandent aucune autorisation.

Elles ne présentent aucun dossier.

Elles ne respectent aucun contradictoire.

Elles arrivent.

Elles frappent.

Elles salissent.

Et elles disparaissent parfois derrière des centaines de comptes anonymes.

Le cas de Saadia Mosbah est révélateur de cette mécanique. Des organisations internationales de défense des droits humains ont documenté les campagnes de dénigrement et les discours racistes dont elle a fait l’objet dans le contexte de son engagement contre le racisme et pour les droits des migrants.

À ROOTS TV, nous savons ce que cela signifie.

Nous en avons fait les frais à plusieurs reprises.

Nous avons notamment dû retirer des vidéos consacrées au racisme anti-Noirs après une véritable déferlante de commentaires haineux et racistes.

Le Syndicat national des journalistes tunisiens nous avait alors apporté son soutien.

Nous ne l’oublions pas.

Parce que lorsqu’un média indépendant doit retirer un contenu consacré au racisme pour se protéger d’une campagne de haine, ce n’est plus seulement le média qui est attaqué.

C’est le débat public qui est attaqué.


Quand la famille devient une cible

Et puis il y a le degré ultime de la bassesse :

s’en prendre aux proches.

Parce qu’on ne trouve plus quoi reprocher à la personne elle-même, on attaque son conjoint.

Ses enfants.

Ses parents.

Son entourage.

Et parfois même les morts.

Nous exprimons à ce titre notre entière solidarité à Khawla Boukrim, rédactrice en chef de TuMedia, régulièrement prise pour cible dans des campagnes de dénigrement qui dépassent largement la critique de son travail journalistique.

Lorsqu’on attaque une journaliste, son intégrité, sa dignité et jusqu’à la mémoire de son père disparu à travers des mensonges et des insinuations, une limite est franchie.

On ne critique plus un travail journalistique.

On cherche à détruire une personne.

Et nous refusons cette méthode.


Le paradoxe tunisien

Voilà donc le paradoxe.

On peut être poursuivi, condamné et emprisonné pour une publication, une déclaration radiophonique, une critique d’une institution ou un commentaire politique.

Mais lorsqu’une personne devient la cible d’une campagne numérique — lorsque son nom, son honneur, son métier, sa famille et jusqu’à la mémoire de ses proches sont jetés en pâture — la réponse institutionnelle paraît souvent beaucoup moins visible.

Deux poids, deux mesures ?

C’est la question que nous sommes en droit de poser.

Parce que si la dignité humaine mérite la protection de la loi, alors elle ne peut pas être réservée à ceux qui détiennent le pouvoir.

La dignité d’un opposant vaut celle d’un fonctionnaire.

La réputation d’un journaliste vaut celle d’un responsable politique.

La famille d’un militant mérite la même protection que la famille de n’importe quel citoyen.

Et la parole libre ne peut pas être protégée uniquement lorsqu’elle va dans le sens du pouvoir.


Une société ne peut pas combattre la haine avec une autre haine

Nous ne demandons pas que les opposants bénéficient d’un privilège.

Nous demandons exactement le contraire :

qu’ils bénéficient du même droit.

Le même droit à la présomption d’innocence.

Le même droit à la dignité.

Le même droit à la défense.

Le même droit à la réputation.

Le même droit à la contradiction.

Le même droit à une justice indépendante.

Et surtout, le même droit de ne pas être condamné par une armée de comptes anonymes avant même d’avoir été entendu par un juge.

Car derrière chaque nom traîné dans la boue se trouve un être humain.

Derrière chaque famille insultée, des enfants, des parents, des proches.

Derrière chaque journaliste attaqué, une rédaction.

Derrière chaque militant diffamé, une cause.

Derrière chaque association harcelée, des années de travail.

Derrière chaque opposant diabolisé, une partie du débat public.


Le silence devient alors une complicité

La Tunisie n’a pas besoin de tribunaux Facebook.

Elle n’a pas besoin de meutes numériques.

Elle n’a pas besoin de faux profils transformés en procureurs.

Elle n’a pas besoin de campagnes de haine destinées à fabriquer des coupables avant les jugements.

Elle a besoin de justice.

La vraie.

Celle qui établit les faits.

Celle qui entend les parties.

Celle qui exige des preuves.

Celle qui respecte la présomption d’innocence.

Celle qui protège aussi bien le fonctionnaire que celui qui le critique.

Car si le décret 54 doit protéger la dignité des personnes contre la diffamation, alors qu’il protège la dignité de toutes les personnes.

Sinon, ce n’est plus la dignité humaine que l’on défend.

C’est le rapport de force.

Et une République qui laisse certains citoyens être protégés par la loi tandis que d’autres sont livrés à la meute ne peut pas prétendre avoir réglé le problème de la haine.

Elle aura simplement choisi qui a le droit d’en être victime.

ROOTS TV — Tunisian African Mediterranean Independent Media

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